11/05/2024
Wahou 😯
Carnet de Georgine Bosca, retraitée paysanne et résistante à Saint-Antoine-de-Ficalba
Je suis née en 1929 peu avant la seconde guerre mondiale. Avec mes parents nous sommes arrivés à Saint-Antoine-de-Ficalba en 1942, nous avions une ferme dans le village. J’ai passé mon certificat d’étude à Agen pendant la guerre. À Agen, il y avait une usine qui fabriquait des obus pour les allemands, une fois les obus prêts ils partaient dans des wagons, cette ville était donc soulignée à l’encre rouge et pouvait être ravagée à tout moment. Alors des fois, pendant les cours, on entendait la sirène. J’ai encore ce bruit dans ma tête, à la première alerte, on se levait, à la deuxième on allait se cacher dans les tranchées et quand la troisième retentissait, cela voulait dire que c’était tombé ailleurs qu’à Agen. Mon père était paysan le jour et résistant la nuit. Il faisait partie d’un groupe qui était à Pujols, appelé le groupe « Raymond ». Il avait plusieurs missions, il récupérait les parachutages, c’était des armes qui arrivaient de l’Angleterre. Pour orienter les avions, il faisait brûler des paillons aux 4 coins d’un grand champ au Castella. Puis il allait mettre de la dynamite sur les rails à Hautefage et bien sûr, il cachait et ravitaillait les juifs. Mon père ne disait rien de ce qu’il faisait, mais en grandissant j’ai compris. Un jour, en l’espace de 24h, je suis passée de collégienne à résistante. J’étais « courrier » comme on disait autrefois. Je portais et je récupérais des messages à plusieurs endroits. Je prenais mon vélo, je cachais les messages dans le guidon et en avant guingamp! je peux vous dire que j’en ai fait du vélo, j’aurais pu faire le Tour de France. Seulement un jour, mon père s’est fait dénoncer par la milice et arrêter le 16 février 1944 au petit matin, alors qu’il allait nourrir les bêtes. Ce jour là, j’étais à l’école et on m’avait averti par télégramme, sur lequel il était noté qu’il fallait que je rentre vite chez moi, car ma mère était malade. Certes ma mère avait des problèmes de santé, mais je me doutais que quelque chose était arrivé à mon père. Ni une, ni deux, je prenais le bus alors que la nuit était tombée et qu’il faisait un froid de canard. Une fois arrivée à la maison, je me rappelle de ce chaos dans lequel j’ai retrouvé ma mère. On aurait cru à un tremblement de terre, ils avaient arrêté mon père et saccagé la maison. Par peur, mon petit frère était allé se cacher dans la grange. Je l’avais aussitôt récupéré et nous étions allés nous occuper des vaches. Cette nuit là, je suis devenue paysanne et j’ai remplacé mon père sur la ferme. Je suis devenue une femme comme il n’y a pas d’homme, à enchaîner le travail à la terre et en étant sans cesse interrogée sur les activités de mon père. Je n’ai jamais divulgué quoi que ce soit, d’un pour protéger mon père mais surtout pour garder ma dignité. Alors que mon père était à la prison d’Agen, un jour j’étais allée demander un bulletin pour le voir. J’avais tout de suite été accueillie par le juge d’instruction et un autre homme qui me visait avec un pistolet pour que je parle enfin ! Une fois de plus, j’ai menti et Dieu merci ils m’ont cru. Malheureusement, le mal était fait, il s’en était pris à mon père. Je me souviens quand je suis arrivée au parloir de son visage défiguré.
Rendez vous compte, vous avez 14 ans, vous essayez tant bien que mal de mener la guerre, de protéger votre famille et vous vous retrouvez devant cet homme, votre père, que vous ne reconnaissez pas!
C’est la dernière fois que je l’ai vu car ensuite il a été transféré à la prison de Toulouse puis il a été livré aux allemands par le train fantôme dans un wagon à bestiaux où lui comme tant d’autres ont vécu l’horreur absolue. Ce train l’a acheminé au camp de concentration de Dachau. Je me souviens du 8 mai 1945, nous étions dans les champs avec ma mère et nous avons entendu les cloches sonner qui annonçaient la fin de la guerre! On était heureuses seulement on n'avait pas de nouvelles de mon père. On pensait que c’était finit et qu’on allait le retrouver. Cependant ce n’est qu’en 1946 que nous avons appris qu’il était mort dans le camp de Mauthausen. J’ai vécu chaque jour de ma vie avec cette très lourde histoire. Mercredi, c’était la commémoration et je suis une des seules qui reste à vous conter l’atrocité de cette période de l’histoire de France. Tout ça pour vous dire, que dans la vie, on a des projets et puis le destin en fait autrement et les plans changent. J’aurais voulu devenir institutrice et je suis devenue paysanne et résistante. Je suis fière de mon parcours malgré tout et fière d’avoir sauver l’honneur de mon père. Aujourd’hui encore, je suis en contact avec des familles qui ont vécu cette guerre et ensemble on essaie de rassembler les informations et les souvenirs. N’oubliez jamais de garder en mémoire tous ceux qui se sont battus au péril de leur vie pour que la France reste libre !