21/07/2026
Autant de justesse dans l’analyse.
C’est effrayant.
Mais également tellement porteur d’espoir qu’il y ait encore des femmes et des hommes de chevaux qui perpétuent un cercle vertueux autour du cheval, et luttent contre le cercle vicieux des chevaux brisés.
Alors bravo Madame, et merci pour tous ceux là.
Ce soir, je suis triste. Et je suis en colère!
Les cas s'accumulent. Et, pire encore, ils se ressemblent.
Des chevaux de 5, 6, 7 ans. Des chevaux stressés et/ou explosifs, qui se cabrent, s'acculent, éjectent leur cavalier, se mordent les lèvres. D'autres, au contraire, se sont éteints. Ils se renferment, semblent absents, presque dépressifs. Tous racontent la même histoire : celle de l'inconfort, de l'incompréhension, de la peur.
Des corps déjà marqués. Des corps figés, des CPE, des gorges de pigeon. Des chevaux qui n'ont pas ou plus confiance ni en l'humain, ni en leur environnement.
Et en face d'eux, des propriétaires désemparés.
Des gens qui aiment leur cheval, qui veulent bien faire, mais pour qui chaque sortie devient une épreuve. Parfois un danger. Des personnes qui finissent par se demander : " Est-ce qu'il ne serait pas plus juste d'arrêter de lui demander quoi que ce soit ?" Ou qui envisagent de le vendre... mais à qui ? Pour quoi ?
Parce qu'on le sait tous : dans les mauvais camions, il n'y a pas que des chevaux de foire ou de viande. Il y a aussi tous ceux-là.
Les chevaux cassés.
Non, pas forcément battus.
Brisés.
Brisés par des façons de faire humaines.
Sevrés trop tôt. Déplacés quatre fois avant leurs trois ans. Débourrés trop jeunes. Trop vite. Poussés avant d'être prêts, dans leur tête comme dans leur corps.
Alors, au début, ils encaissent.
Chez ceux qui les "valorisent", ça passe. Parce qu'ils n'ont pas vraiment le choix. Parce qu'on sait parfois les fatiguer juste assez. Les contraindre juste assez. Les calmer chimiquement, parfois.
Puis ils grandissent. Ils sont vendus.
Ils reprennent parfois de l'état, de la maturité.
Et un jour, ils disent "non".
Les premières chutes arrivent. Les défenses. Les peurs. Le cercle vicieux commence.
Mais ce n'est pas grave, paraît-il.
Ils ont fait les 3 ans.
Les cycles libres, classiques.
Ils sont indicés.
Ils ont enchaîné 110.
Ils ont fait de " l'Amat".
Je ne sais plus s'il faut en rire... ou en pleurer.
Parce qu'en attendant, ils tremblent quand on apporte la selle. Le montoir devient une vraie galère. Faire un kilomètre en extérieur relève de l'exploit. Entrer sur une p*ste les tétanise. Ils refusent au premier obstacle. Ils tractent en main parce qu'ils sont paniqués. Le galop est chaotique, à la longe comme montés.
Et je pourrais continuer encore longtemps.
Sans oublier les fameux "réformés de course".
Réformés ?
À trois ans, annoncés comme "prêts pour du CSO"... Est-ce vraiment ça, une réforme ? Ou simplement un autre modèle économique ?
L'idée serait peut-être leur laisser le temps de grandir. De comprendre. D'être des chevaux avant d'être des produits.
Mais ça rapporte moins.
Alors on continue.
Et oui, certains s'en sortent bien.
Heureusement.
Mais pour tous les autres ?
À ceux-là, on répond :
"Vends-le."
"Remets-la à l'élevage."
"Ton cheval est compliqué."
Comme si le problème venait de lui.
Comme s'il avait choisi.
Et les cavaliers ?
Ce n'est pas mieux.
Certains montent depuis des années. Ils sortent en concours. Ils collectionnent les galops.
Et pourtant...
On ne leur a jamais appris à comprendre un cheval.
Ils découvrent le langage du corps. Le sens des aides. Les besoins fondamentaux. Les émotions. La communication non verbale.
Certains aussi sont cassés ou dégoûtés.
Alors oui.
Je suis triste.
Et je suis en colère.
Parce que je les vois.
Ces chevaux cassés.
Ces cavaliers perdus.
Ces propriétaires qui pleurent dans leur voiture après une séance. Ceux qui finissent à l'hôpital. Ceux qui culpabilisent alors qu'ils ne font que payer les erreurs d'un système qui les dépasse.
Je leur dis que ce n'est pas de leur faute.
Je leur dis qu'il va falloir tout reprendre.
Mais reprendre à zéro serait déjà un luxe.
Souvent, on repart de -10.
Parfois de -100.
Parfois de -200.
Parce qu'il faut reconstruire au-dessus des douleurs, des traumatismes, des souvenirs qui reviennent sans prévenir.
Et ces chevaux...
Je vois leurs lèvres qui se pincent.
Je vois leur peur avant même que je leur demande quoi que ce soit.
Je vois ceux qui n'osent plus essayer.
Ceux qui ont appris que l'incompréhension était toujours suivie d'une sanction.
Alors, souvent, je leur demande pardon.
Pardon de devoir encore demander.
Pardon de représenter, malgré moi, un humain de plus.
Et on recommence.
Doucement.
Patiemment.
En faisant un peu attention à sa propre sécurité.
On leur apprend qu'ils ont le droit d'avoir peur. Qu'ils auront toujours une solution. Qu'ils peuvent réfléchir. Qu'ils peuvent réussir. On essaie de rendre le travail agréable. De leur rendre leur curiosité. Leur confiance.
Et le plus beau moment...
C'est celui où leur regard change.
Celui où ils soufflent.
Celui où ils comprennent.
Celui où leur propriétaire retrouve le sourire.
Je ne prétends pas détenir la vérité.
Je ne prétends pas tout faire parfaitement.
Je ne suis pas contre les concours.
Oui, certains chevaux vivent plutôt bien ce parcours.
Oui, certains réformés de course connaissent ensuite une vie merveilleuse.
Mais le constat est là.
Les cas s'accumulent.
Et ils se ressemblent.
Alors je me pose toujours la même question.
"Comment peut-on briser autant de chevaux... simplement parce qu'on n'a pas su leur laisser le temps d'être des chevaux ?"
Et malgré tout...
Je continuerai...pour les cassés.
Et parce qu'il existe aussi des chevaux qui naissent bien, grandissent bien, vivent et travaillent bien.
Des professionnels. Des éleveurs. Des cavaliers qui font autrement.
À tous ceux-là...
Merci.
Parce que le véritable progrès ne se mesure pas au nombre de chevaux performants, mais au nombre de chevaux que l'on n'a pas brisés en chemin.