08/02/2026
LE PARENT NÉOPHYTE
C'est un classique des centres équestres : le "Parent Néophyte". Celui qui n'est pas né avec une paire de bottes en caoutchouc à la place des pieds , qui pensait inscrire son enfant à une activité tranquille le mercredi après-midi et qui se retrouve propulsé dans une dimension parallèle comme un ethnologue parachuté dans une tribue de Papous.
Au départ, tout paraît simple.
L’enfant veut “faire du poney”.
On imagine des petites balades bucoliques avec des enfants souriants dans un décor Pinterest. On achète une bombe premier prix, un pantalon “qui ira bien”, et on pense naïvement que l’affaire est pliée ! Ils découvrent bien vite que l'équipement de base est en fait un trou sans fond et que chaque séance révèlera la nécessité absolue d'acheter un nouvel accessoire indispensable et non négociable, “que tout le monde a” et que, bien sûr, l'enfant n’a pas.
Dès la première séance, le parent se retrouve face à un vocabulaire qui ressemble à une langue ancienne oubliée. On lui demande d'aller chercher Pompon au " paddock" de vérifier si son "filet" est bien mis et de ne pas oublier de "curer les pieds".Ils découvrent des mots exotiques : Garrot, croupe, enrênement, oxer , palanque mais ont compris une règle d'or : ne jamais demander de répéter. Jamais et toujours hocher la tête d'un air approbateur pour espérer une survie sociale.
Le parent moldu c'est aussi celui qui observe, un peu inquiet, une bête de 500 kg s'approcher de son enfant, alors que lui-même n'oserait pas caresser un chat aux yeux ouverts.
"Dis, c'est normal qu'il baisse les oreilles ? Il a faim ou il prépare un coup d'État ?"
On pourrait aussi parler de l’état de leur maison, de la boue dans la voiture et de l'odeur de poney dans tous leurs intérieurs...tapis, vide-poches, et même dans des recoins qui normalement ne devraient même pas avoir d'odeur.
Mais à quoi bon énoncer l’évidence ? Le parent moldu a fini par accepter que sa voiture de fonction ressemble désormais à une bétaillère.
Puis dans certains cas très avancés, le parent se retrouve réquisitionné pour les journées concours ... On oubli jamais leur regard de biche prise dans les phares quand ils se voient nommé d'office "Groom de luxe" et responsable d'intendance.
Sa mission : tenir le poney (qui pèse une tonne et veut manger la haie du voisin), amener le pique nique, porter le manteau de l'enfant , sa gourde et surtout SURTOUT ne pas emmettre la moindre remarque quand le cavalier entre en piste. Happy face en toute circonstance. Il mettra un certain temps à accepter le concept du pantalon blanc dont la seule vocation est de finir aussi coloré qu'un Modigliani en fin de journée , à capter qu'une chute se paye avec un gâteau , et que non Ludivine n'aura pas envie de manger un pain au chocolat avant d'entrer en piste !
C'est là qu'ils apprennent, dans la douleur, que le cheval ne connaît ni le repos dominical, ni la grâce matinée du lundi.
Une fois sur place Ils sourient à tout le monde avec une politesse désespérée ( toujours la Happy face ), serrent des mains aux ongles noirs et hochent la tête avec conviction quand un expert autoproclamé lâche : « Il manque un peu d’engagement derrière et la rectitude est a revoir ».
Le parent moldu n'a aucune idée de ce qu'est la rectitude, mais il fronce les sourcils d'un air grave. Il regarde intensément la piste. Avec foi. Il ne sait pas s'il doit fixer le cavalier, le cheval ou l'annonceur dont il essaye de déchiffrer les annonces au micro, souvent prononcées dans un dialecte mystérieux à mi-chemin entre le vieux pattois et le clinguon.
Alors évidemment , il nous font souvent rire quand on les entend encore confondre une longe et une laisse, un licol et un harnais , une sangle avec une ceinture et disent toujours « pattes » pour parler des membres ...mais ils apprendront par immersion. Pas le temps de leur expliquer.
Et puis, il y a leurs moments de solitude absolue quand vient noël ou l'anniversaire de leur progéniture. Offrir un cadeau à un cavalier quand on est moldu, c’est comme essayer de déchiffrer le mode d'emploi de l'autocuiseur en allemand.
Quelle taille pour les bottes ? " 38"
" Mais mollet large ou mi-gros ? "
Les tapis ? Ils en ont déjà six , mais pas dans ce bleu la.
Alors, par dépit, on achète des chaussettes. Des tonnes de chaussettes avec des petits chevaux dessus. Ou un licol « joli » taille cob, qui sera jugé « trop petit », « pas assez technique », ou crime suprême : « pas assorti à la longe ».
Pourtant, le parent moldu avance.
Il apprend à reconnaître les odeurs (et à différencier le cuir huilé du crottin de printemps). Il s'est acheté des vrais vêtements étanches en plastique pour les journées concours après avoir appris que le vêtement " deperlant " c'est uniquement pour aller chercher son pain dans le 16 arrondissement de Paris un matin de crachin.
Il accepte que le lave-linge sente le poney et comprend que « juste une heure aux écuries » est une notion subjective "!).
Puis un jour, sans s'en rendre compte, le miracle se produit. Le parent moldu reconnaît son cheval au loin, juste à sa couleur et se surprend à dire :
" On n'était pas mal sur le dernier tour, mais on manque un peu d'amplitude dans le galop, non ? ", L'odorat s'adapte : L'odeur de "cheval" dans la voiture ne le dérange plus. C'est même devenu le parfum officiel des week-ends.
À ce moment précis, il est trop t**d.
Le vers est dans le fruit... Le moldu devient peu à peu un piéton initié. Mais au milieu de ce monde de boue, de sueur et de factures de maréchal-ferrant, ce sont eux, les véritables héros en civil.