12/12/2025
Je m’appelle Antoine Deltour.
Je suis agriculteur depuis 2009.
Je représente la quatrième génération sur ma ferme familiale.
Je ne prends pas la parole pour me plaindre.
Je prends la parole parce que je suis arrivé à un point où me taire serait trahir ma terre, ma famille et ceux qui vivent la même chose que moi.
Ce que je vis n’est pas une exception.
C’est devenu la norme pour les agriculteurs de ce pays.
Pendant que la France mange, nous nous effondrons.
Et si nous ne parlons pas aujourd’hui, demain il sera trop t**d.
LA RÉALITÉ QUE PERSONNE NE VOIT
Depuis plusieurs années, nous assistons à un effondrement silencieux :
- des fermes ferment,
- des terres héritées depuis plusieurs générations sont vendues,
- des cheptels sont abattus sans motif sanitaire valable,
- les prix de vente ne couvrent plus les coûts de production,
- les agriculteurs tombent moralement.
On nous demande d’être exemplaires,
de produire mieux,
d’investir dans des matériels coûteux,
d’améliorer la traçabilité,
de réduire nos intrants,
de revoir nos pratiques.
Pendant qu’on nous retire le droit élémentaire de vivre de notre travail.
MON HISTOIRE : DU RÊVE À L’EFFONDREMENT
En 2018, j’ai choisi de convertir ma ferme en agriculture biologique.
Pas par effet de mode.
Pas pour toucher des primes.
Par conviction profonde.
Parce que je voulais protéger ma terre, produire proprement, et donner un sens à mon métier.
La conversion à l’agriculture biologique est loin d’être une sinécure… elle engendre:
- des investissements lourds,
- l’achat de matériel spécifique et coûteux pour le désherbage,
- des procédures administratives pénibles,
- de nombreux essais, échecs, ajustements….
Je me suis accroché, j’y croyais tellement !
Mais dès 2020, tout bascule.
Ma récolte de petits pois est refusée à cause de la présence de morelle noire, une plante impossible à éliminer totalement.
Plutôt que de broyer mon champ, j’ai ouvert ma terre au public.
Résultat : plus de 70 000 vues, et des centaines de personnes venues cueillir gratuitement, venues se nourrir gratuitement…
C’était beau.
C’était humain.
Mais c’était aussi le premier signal d’un système qui abandonne ses producteurs.
2021 : LA CATASTROPHE
En 2021, une listeria frappe mon élevage caprin :
- 10 % de mortalité immédiate,
- une infertilité sur une grande partie du cheptel,
- un chiffre d’affaires divisé par deux.
J’avais souscrit une frayeuse assurance perte d’exploitation.
Je pensais être protégé… j’espérais être protégé…
Pourtant, j’ai reçu un refus.
“Pas les bonnes cases.”
“Pas le bon motif.”
“Pas dans le cadre prévu.”
En clair :
tu assumes tout,
et si tu tombes,
tu tombes seul.
2022–2023 : L’ÉCROULEMENT GÉNÉRAL DU BIO
Les prix se sont effondrés :
- céréales bio dévalorisées, (vendues au prix du conventionnel)
- légumes invendus,
- surplus sur les marchés,
- débouchés saturés.
Dans ce chaos, je tiens à le dire :
la coopérative Cristal Union a tenu sa parole.
Les agriculteurs proches de la sucrerie bio livraient en filière bio.
Les plus éloignés, comme moi, voyaient leurs betteraves transformées en sucrerie conventionnelle,
mais nous étions payés au prix du bio.
Un rare exemple d’équité dans un secteur qui s’écroulait.
Mais cela ne suffisait pas.
Mon atelier chèvres a perdu plus de la moitié de son chiffre d’affaires.
Mon moral a suivi.
J’ai menti à ma famille.
Je me suis effondré sans le voir venir.
2024 : LE RENONCEMENT FORCÉ
En 2024, j’ai dû revenir au conventionnel.
Reprendre un pulvérisateur, après avoir tout fait pour l’abandonner, fut une immense défaite personnelle.
Mais je n’avais plus le choix.
Ma banque m’a ensuite retiré mes facilités de trésorerie.
À terre, on m’a coupé l’oxygène.
Si je suis encore là aujourd’hui,
c’est grâce à ma femme, mes enfants, ma famille et mes amis.
Sans eux, je n’écrirais pas ces lignes.
LE DRAME LE PLUS SOMBRE : LA PRÉCARITÉ HUMAINE
La MSA le confirme :
• Le taux de su***de parmi les exploitants agricoles est supérieur d’au moins 50 % à la moyenne française.
• Chez les exploitants indépendants, le sur-risque dépasse 70 %.
• En France, un agriculteur met fin à ses jours environ tous les deux jours.
Dans l’indifférence générale.
Pas de cérémonie officielle.
Pas de mobilisation nationale.
Pas de minute de silence.
On laisse mourir ceux qui nourrissent le pays,
parce que c’est plus simple que d’affronter la vérité.
ET PENDANT CE TEMPS, ON ABAT DES TROUPEAUX VACCINÉS
Dernièrement, dans le Doubs, un troupeau vacciné contre la dermatose nodulaire a été totalement abattu.
L’Agence européenne de sécurité sanitaire préconise un abattage sélectif.
Mais on a envoyé 175 gendarmes encadrer un abattage total.
Une opération :
irrationnelle,
disproportionnée,
injustifiée,
et inhumaine.
On détruit :
• des animaux protégés,
• un patrimoine génétique,
• un revenu,
• une transmission.
Aujourd’hui dans l’Ariège les autorités menacent d’abattre un second troupeau … la colère monte… les agriculteurs se mobilisent, entourés par un peuple qui commence à ouvrir les yeux sur la réalité… une révolution se prépare ??…
Tout cela pour une maladie qui ne menace pas la population humaine!!!…
LE SYSTÈME AGRICOLE EST BÂTI SUR UNE INJUSTICE STRUCTURELLE
Comme l’a exposé Jean-Marc Jancovici :
Dans un produit alimentaire transformé, l’agriculteur ne touche que:
• 1 % de la valeur finale pour les productions animales,
• 1 à 5 % pour les productions végétales.
Quand vous payez votre baguette 1€10, vous donnez 1€06 pour:
- le transport,
- le marketing,
- l’industriel
- les marges commerciales,
- les coûts d’emballage,
- la distribution
La part qui revient à l’agriculteur qui a cultivé le blé ayant permis de fabriquer cette baguette n’est que de 0.04€!!
Si on doublait simplement la part qui revient à l’agriculteur, le produit final n’augmenterait que de quelques centimes….
Mais ces centimes pourraient sauver des familles entières et des entreprises agricoles.
ET À CELA S’AJOUTE LA MENACE DU MERCOSUR
Cet accord a pour but d’autoriser l’importation massive:
- de viandes,
- de soja OGM,
- de sucre,
- d’éthanol,
- de céréales,
- de produits transformés,
produits dans des pays dans lesquels:
- on utilise pesticides interdits ici,
- les salaires sont versés sans aucune protection sociale,
- les contrôles sont quasi inexistants,
- les terres sont déforestées de manière irraisonnée
Cette concurrence est tout sauf équitable .
Elle est injuste… destructrice…
Elle revient à dire :
“Produisez proprement ici…
mais on préférera importer salement.”
LE 18 DÉCEMBRE : CE N’EST PAS UNE MANIFESTATION DE PROFESSIONNELS
En ce moment, l’agriculture ne réclame pas des primes.
Elle ne demande pas de compassion.
Elle réclame le droit d’exister.
Nous manifesterons pour sauver :
- la souveraineté alimentaire européenne,
- les fermes familiales,
- la liberté de produire ici,
- la liberté de se nourrir localement,
- la possibilité de transmettre.
Ce n’est pas un combat agricole.
C’est un combat citoyen.
CE QUE JE DEMANDE AU NOM DE CEUX QUI N’OSENT PLUS PARLER
1. Que le revenu du producteur soit inclus dans le prix de vente du produit.
2. Que ce qui est interdit ici soit interdit d’importation.
3. Qu’aucune décision sanitaire destructrice ne soit prise sans fondement scientifique.
4. Que la détresse agricole soit reconnue comme un enjeu national de santé publique.
5. Que le modèle familial soit protégé comme un patrimoine culturel et stratégique.
JE CONCLUS AVEC SIMPLICITÉ
Je ne suis pas syndicaliste.
Je ne suis pas militant politique.
Je suis un homme qui nourrit des familles,
qui veut transmettre une terre reçue en héritage.
Je suis Antoine.
Et comme moi, des milliers d’autres tiennent encore debout… en courbant l’échine… de plus en plus…
Mais nous ne parviendrons pas à nous redresser si nous sommes seuls.
Si les fermes familiales disparaissent,
vous perdrez la liberté de savoir ce que vous mangez.
Si nos campagnes meurent,
c’est l’économie, la santé publique, l’équilibre territorial qui s’écroulent.
Quand un pays ne produit plus ce qu’il mange,
il perd son autonomie,
il perd sa stabilité,
il perd sa liberté.
Aujourd’hui, nous pouvons encore agir.
Demain, ce ne sera plus une option.
Antoine Deltour
Agriculteur dans le Nord
Père de famille
Ancien producteur biologique
Témoin d’un système qui laisse tomber ceux qui le nourrissent