31/07/2023
Continuer ou arrêter l’élevage ?
La question se pose vraiment. Tristement mais vraiment.
L’élevage familial professionnel est en pleine crise.
Si l’on en juge à la qualité du travail des nombreux éleveurs qui ont décidé d’arrêter depuis un an, c’est très inquiétant.
Comme la qualité se paie, c’est la qualité qui se meurt.
Qu’est-ce qu’un élevage de qualité ?
Il y a certes la sélection génétique, la présence de tous les tests de santé (pas juste un test pour dire que l’on teste et ne pas faire les autres), le respect de la législation.
Mais il y a aussi le travail d’éleveur de familiarisation et de socialisation pour préparer le chiot à sa future vie de famille. La sélection des familles et les visites d’élevage, parce que je suis désolée, vendre un être vivant doté d’un certain degré de conscience de lui-même, ça ne se fait pas comme on le ferait avec un objet.
Si l’on va d’ailleurs sur ce sujet, l’éleveur, c’est aussi une personne qui va vous parler de ses chiens, des reproducteurs qui partagent sa vie, dont il connaît le caractère, dont il satisfait les besoins, des chiens qui ont une vie de chien.
Nous sommes conscients que certains élevages professionnels ne font absolument pas ce travail. Et que certains particuliers avertis et passionnés le font. Le paysage de l’élevage est tout en nuances.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je rencontre souvent des familles très fières d’avoir acquis leur chiot chez des particuliers, pour des conditions de développement en maison.
C’est là que le bât blesse.
Sans préparation, sans connaissances réelles, sans installations, la patience s’effrite. En effet, huit chiots par exemple qui font p**i dix fois par jour dans la maison, c’est très très fatigant. Tout ce petit monde finit souvent dans le garage et les chiots sont cédés avant leurs huit semaines pour soulager la charge de travail. Surtout quand on a un job à l’extérieur toute la journée.
Je ne parle même pas des critères de sélection du standard de race, morphologie et caractère. Des tests de santé (huit maladies sur le beagle, dysplasie qui est maintenant présente, il ne faut plus se voiler la face).
C’est souvent non LOF, parfois LOF, « en famille » et surtout pas cher !!!
Entre 500 et 1000 euros de moins que chez nous par exemple pour les beagles.
Pas trop d’exigences envers la sélection des familles, il faut que ça parte. Ce sont d’ailleurs ces chiens qui se retrouvent sur les réseaux à placer, dans les associations, les refuges ou, pire, maltraités passivement (j’ai connu un beagle qui passait 23h30 en cage sur 24, si si...)
Et le commerce est juteux : pas de taxes, de cotisations, une chienne acquise bon marché, un mâle trouvé sur LBC ou Facebook, une alimentation de base, juste les vaccins et l’identification.
Coût total pour une portée de six chiots, entre 1000 et 1500 euros. Même vendus 500 euros, c’est encore profitable, surtout quand on fournit le travail de nettoyage minimum.
Pour notre part, une chienne acquise avec de bonnes origines (sauf si elle est née à l’élevage), 550 euros de tests génétiques et confirmation, alimentation de qualité, kit chiot confectionné par nos soins, sélection des familles (environ 6 h en trois visites avant le départ du chiot) et suivi à vie, TVA, LOF : on dépasse les 3000 euros pour les frais inhérents à une portée de six chiots.
Et j’ai fait l’impasse sur les cotisations MSA, l’entretien des retraités et le temps passé. Si on les compte, on est à environ 8000 euros même pour une seule portée de 6 chiots sur une année.
Nous sommes une myriade de petits éleveurs passionnés.
Je me lève le matin, je pense chien. Toute la vie de la famille est réglée autour de la satisfaction de leurs besoins (les balades quotidiennes, leur besoin de travailler, les moments d’affection et d’exclusivité, les rdv impromptus chez le vétérinaire, etc.).
L’absence de vacances, on s’en tape, on a choisi.
Mais voir d’excellents éleveurs arrêter parce qu’ils ne trouvent pas acquéreur pour leur chiots, c’est douloureux. C’est non seulement très triste et très inquiétant.
Si nous sommes forcés d’arrêter, réfléchissez à ce qu’il restera dans une dizaine d’années : les fermes d’élevages, les éleveurs de cinquante chiens, et les chiots de particuliers.
Autant dire pas de sélection, de la « production » pour satisfaire le client consumériste qui veut un chien, pas cher et vite. Trouver un beagle en bonne santé, conforme au standard avec un caractère stable, calme mais tonique, persévérant bien typique de la race va devenir rare.
Et quelle éthique derrière ? J’entends souvent « moi, j’aime les animaux ». Certes mais il va être temps de voir un peu plus loin que le court terme et de ne plus se voiler la face sur les conditions de vie des reproducteurs, leur devenir. Aimer n’est pas consommer.
L’aigreur n’est pas mon truc et je n’ai pas l’habitude de ce genre de post.
Je me suis dit qu’il fallait cependant expliquer notre travail : c’est un métier.
Un métier qui revêt multiples facettes de la connaissance de la race, à la sélection des reproducteurs, l’éducation, les soins, la gestion d’un groupe de chiens, établir un programme de familiarisation et socialisation, la communication avec les familles, les conseils et suivi. Par exemple, il ne suffit pas d’exposer un chiot à des bruits, de lui passer un collier et de le sortir dans la rue pour le familiariser correctement. Il faut suivre une progression en s’adaptant à l’individu, cela suppose de savoir « lire un chien », donc quelques compétences et des ajustements. Sinon, cela peut être pire que mieux.
Et je ne parle pas du plus déprimant : les retours d’élevage, quand il n’est plus possible de satisfaire les besoins du chien ou quand on les avait sous estimés malgré mes explications.
La situation n’a jamais été aussi inquiétante.
Arrêter ?
Finalement, d’un point de vue personnel, je serai sûrement gagnante.
Mon élevage est déficitaire et ce sont les activités de pension, éducation, mantrailing/détection qui font vivre mon entreprise. Si j’arrête, plus de frais inhérents à l’élevage, les chiens disparaîtront les uns après les autres, ma vie sera moins trépidante et plus simple. Je n’aurai plus le plaisir immense de voir évoluer les portées, de voir mes chiennes heureuses d’être mères, d’avoir ces boules de vie dans la maison, ça ce serait dur, très dur.
Mais je ne serai pas la grande perdante, les grands perdants, ce seront les acquéreurs consciencieux qui veulent un chiot bien né, qui veulent être accompagnés, les passionnés de la race. Et ça me fait peine de les abandonner car oui, les photos de vos enfants, des chiens intégrés dans leur foyer, les témoignages d’une belle harmonie avec vos chiens, c’est ça qui me fait tenir.
Anne GIOVANNINI
Elevage du Bray Bocage