08/06/2026
La dernière fois que j’ai tenu son postérieur, son sabot a frôlé ma tête… et tout a basculé.
Ce geste si banal. L’un des premiers qu’on apprend aux équidés… Et pourtant.
Et pourtant, je ne compte plus le nombre de binômes accompagnés sur la problématique de la réticence à l’entretien des sabots.
Je ne compte plus le nombre d’équidés qui ne veulent même plus en entendre parler.
Et le nombre d’humaines devenues hésitantes, méfiantes… parce qu’elles aussi portent les séquelles d’une séance qui a mal tourné.
Je ne suis pas différente des clientes que j’accompagne.
Geg, c’est un apprentissage au lever du pied dans la fuite, avant même son arrivée avec moi.
Une première et dernière visite de maréchal avec un homme qui l’aborde trop franchement, un mulet qui tire au renard, une barre d’attache qui passe à un centimètre du crâne.
La suite tient en un mot : carnage.
C’était la dernière fois que j’ai eu le postérieur de Geg dans la main.
Et c'est ici que j’ai compris mon ignorance.
Il m'a ramené à mon rêve de gosse, alors j’ai cherché à me former.
Mais ce n’était pas assez.
J’ai commencé à “rééduquer” Geg sans tenir compte de son émotionnel… et je me suis retrouvée à renforcer un pied qui se levait pour menacer.
J’ai vu son sabot frôler ma tête.
J’ai senti le vent de son geste dans mes cheveux.
C’était la dernière fois que Geg levait le postérieur à ma demande.
C’était il y a 5 ans.
Puis j’ai découvert l’IAABC.
Et j’ai commencé à mettre les émotions au centre. Les siennes, les miennes aussi.
Et on a tout détricoté.
La proximité de l’humain.
Le reculer par aspiration.
Ma place à son arrière-main sans qu'il cherche à me faire face.
M’accroupir près de ses sabots.
La sensation du cure-pied sur la boîte cornée, pied au sol.
Avec lui, j’ai reconstruit un bout de ma confiance.
Et j'ai continué avec les autres aussi. Mais avec Geg, ça restait différent.
Il faut peut-être un peu de folie pour choisir de rééduquer un mulet sans jamais le contraindre.
Un baudet de reproduction inconnu ? Pas peur.
Une mule qui ne m’appartient pas ? Pas peur.
Un cheval sanguin ? Pas peur.
Une ânesse “intouchable” il y a quelques mois ? Pas peur.
Une grosse Charme capable d'envoyer le postérieur par contrariété? Pas peur !
Mais Geg ?
Le cœur qui s’accélère.
Le souffle qui se coupe.
Les mains moites.
Ça, c’est la puissance d’un trauma : les émotions et leurs réactions physiologiques qui arrivent sans que la raison n'y puisse rien.
Et aujourd’hui encore, c’est avec lui que tout se rejoue.
Parce que j'étais là.
Parce qu'il était là.
On a ce passif en commun.
Et les nuances de l'affect qui viennent tout complexifier.
Accompagner les binômes sur la prise des pieds pour le curage ou le parage… ça me touche profondément.
Parce que je ne suis pas différente des personnes que j’accompagne.
Si j'ai pas eu la chances de rencontrer quelqu'un pour nous guider il y a 5ans, j'ai envie d'être cette personne pour celles et ceux qui sont confronté.e.s à cette situation que je connais trop.
Par manque de professionnelles compétents à l'époque, on a traversé notre tempête en solitaires.
Et respecter nos émotions et ne pas forcer, ça a voulu dire renoncer.
Renoncer pendant 5 ans à lui demander de lever un postérieur.
Parce que ce n’était pas le moment. Pour lui. Pour moi.
Ce soir… c’était notre plus grande victoire. Je lui ai curé le droit, et le gauche.
Après seulement deux jours de travail sur les postérieurs, il y a eu cet instant suspendu.
Cet instant qui ne se rejoue pas. Qui conservera le goût de la première fois.
L'instant où on était vulnérables ensemble, mais soudés par la confiance qu'on a construit, en communication fluide grâce au langage commun qu'on a élaboré pendant ces 5 longues années.
On était vulnérables ensemble, mais on n'a pas eu peur.
Maintenant, on sait.
On sait qu'on en est capables, l'un et l'autre.
L'un avec l'autre.
Aujourd’hui, mon mulet a continué de manger alors que je sentais son inconfort dans l’équilibre.
Mais il ne fuit pas.
Il ne freeze pas.
Il ne se défend pas.
Il observe. Il analyse. Il ressent. Dans son corps. Il reste avec moi.
Et moi je respire. Le souffle fluide, cet ancrage si précieux.
Le temps se dédouble : être pleinement là… alors que le cœur déborde.
L’un de ses premiers enseignements : gérer mes émotions.
Même les positives. Surtout les trop grandes.
Parce que si elles débordent… il fout le camp... C'est un mulet.
Un geste banal.
Et pourtant si souvent source de tension, de peur, de blessures.
Merci Geg.
Pour ta patience.
Pour ton exigence.
Pour ce chemin qu’on n’aurait pas pu inventer autrement.
Duquel je ressors grandie, dans mon intime, dans mon approche professionnelle, dans ma sphère émotionnelle.
Geg et ses leçons d'humilité que je ne finirai jamais de compter.
Un professeur exigeant est celui qui nous ramène là où on ne pensait plus pouvoir aller.
Maintenant, on sait.
On sait qu’on peut être vulnérables sans avoir peur.
Qu'on est capable de revenir à la sérénité, même dans ce trauma.
Un geste si banal et pourtant si crucial. Une manipulation du quotidien où les équidés ont rarement leur plein pouvoir d'action et où bon nombre d'humain a une trouille légitime de sentir le pied partir taper va savoir où...
Un geste si banal qui devient le début d'un nouveau voyage tellement cette manipulation du quotidien comporte de complexités silencieuses, d'apprentissages qui n'en sont pas, de sources de douleurs auxquelles on ne pense pas...
Il porte en lui toute la vulnérabilité du couple, pour le meilleur comme pour le pire.