14/09/2020
DH Les Sports
Céline Tellier sur la gestion du bien-être animal en Wallonie: "La guerre des refuges nuit à la lutte contre la maltraitance animale"
Saisies abusives, laxisme des inspecteurs boycottés par des refuges, excès de zèle ou frilosité des mayeurs : le malaise est profond. La ministre Tellier met les choses au point.
Céline Tellier sur la gestion du bien-être animal en Wallonie: "La guerre des refuges nuit à la lutte contre la maltraitance animale"
Début août, lors de la fête de l’Aïd, 75 moutons ont été saisis chez des particuliers par l’Unité wallonne du bien-être animal (UBEA). Sur le coup, l’UBEA ne savait pas quoi en faire. Les refuges pour animaux de ferme sont affiliés à l’Union wallonne pour la protection animale (UWPA) qui regroupe la moitié des refuges animaliers et qui refuse de collaborer avec l’administration. Au final, un refuge pour chevaux avait pu accueillir les moutons dans l’improvisation totale.
Ce fait est symptomatique du profond malaise qui chaotise le secteur depuis deux ans. Soit depuis que l’UBEA a restitué des animaux de ferme à leur propriétaire, un incident qui a conduit à la "grève des refuges". Sur le coup, le ministre de l’époque, Carlo Di Antonio (CDH), avait désavoué son administration et lui avait ôté le monopole des saisies. Aujourd’hui, les bourgmestres peuvent aussi en ordonner.
Et donc, depuis deux ans, c’est la guerre. Entre d’une part les refuges de l’UWPA qui boycottent l’UBEA et qui passent par les bourgmestres pour signer les saisies et, d’autre part, les autres qui collaborent encore avec l’Unité.
L’UWPA reproche à l’UBEA son laxisme, un manque de réactivité, d’effectifs, une approche trop sociale qui mènerait à des restitutions à des propriétaires saisis.
Du côté de l’UBEA et des autres refuges, on reproche à l’autre clan d’agir comme des "cow-boys", dans l’urgence, n’hésitant pas à bafouer les procédures, saisies abusives à la clé. Pour ces refuges, chacun doit rester à sa place : l’UBEA décide, les refuges exécutent et accueillent des animaux saisis.
N’ayons pas peur des mots : en devenant ministre du Bien-Être animal, Céline Tellier (Ecolo) a hérité d’un dossier complètement pourri.
Madame la Ministre, vous attendiez-vous à un tel malaise ?
"Je suis étonnée voire choquée par les propos qui peuvent être échangés par les uns et les autres, par les invectives nombreuses, notamment sur les réseaux sociaux. On sent qu’il y a beaucoup d’émotion lorsqu’on parle de bien-être animal. C’est normal, nous ressentons tous de l’empathie par rapport aux animaux. Mais je ne m’attendais pas à un tel climat entre les différents acteurs."
Comment pacifier les choses ?
"Il faut clarifier les rôles de chacun pour apaiser les choses, au-delà des ego et des conflits de territoire. Nous avons entamé un travail important avec un médiateur pour pouvoir mettre tout le monde autour de la table. Cette situation ne peut plus durer. Qui paie les pots cassés de ces mésententes ? Ce sont les animaux. L’exemple des moutons, ça ne peut plus se reproduire."
Quel est, selon vous, le rôle d’un refuge ? Simplement accueillir les animaux saisis ? Ou enquêter et inciter aux saisies ?
"Il y a des tensions parce que certains prennent des rôles qui ne sont pas les leurs. Peut-être les prennent-ils parce qu’ils considèrent qu’il y a des lacunes de l’administration, je suis prête à tout entendre. Mais un refuge ne peut pas tout faire. À la fois être le donneur d’alerte, celui qui fait les saisies, et celui qui bénéficie de la destination des animaux saisis."
Parce qu’ils deviennent alors juge et partie ?
"C’est de fait un côté juge et partie qui pourrait potentiellement poser problème. C’est pour ça que, pour des raisons de bonne gouvernance, il faut clarifier les rôles. C’est dans ce sens-là que je veux aller."
Cette situation ne découle-t-elle tout simplement pas de problèmes d’ego ?
"Très honnêtement, si. Quand j’ai pris mon mandat, tout le monde a dit qu’il avait envie de recréer une bonne relation. Mais je ne suis pas naïve non plus. Je suis parfois étonnée par certaines manœuvres politiques."
À ce propos, on reproche parfois aux bourgmestres de ne pas ordonner des saisies quand il faut, pour protéger un électeur par exemple, ou d’ordonner trop facilement des saisies pour montrer leur intérêt pour les animaux…
"Aux acteurs de faire la part entre leur engagement partisan et celui en faveur du bien-être animal. Les bourgmestres sont des acteurs de proximité importants. Ils ont des prérogatives en matière de bien-être animal. Ils sont sollicités par des citoyens dans des cas de maltraitance. Mais à ce niveau-là aussi il y a un besoin de clarification. En automne, nous organiserons une journée de formation avec les bourgmestres pour leur expliquer le code et leurs marges de manœuvre et éviter soit les abus soit le laxisme."
"Jeunes mâles abattus de façon atroce"
La ministre veut aider les éleveurs à abattre proprement veaux, chevreaux et poussins.
Pour la ministre, chez les éleveurs, l’abattage des jeunes mâles caprins et bovins ainsi que celui des poussins est un problème grave. Ils sont très tôt mis à mort. "L’approche est industrielle. Avec, à la clé, des situations atroces. Mais je ne fais de procès, les éleveurs sont pris dans le système qui les dépasse ", décrit-elle
En fait, pour les éleveurs, les jeunes veaux et chevreaux, non producteurs de lait, ne sont pas rentables. Leur prix de vente ne dépasse pas le coût de leur entretien. Et les éleveurs ne disposent pas de structure pour élever les poussins. Et donc, on abat.
Outre le problème éthique, il y a les problèmes juridiques. Le Code wallon impose une mise à mort la plus rapide et la moins douloureuse possible, avec étourdissement. Et la loi ne permet l’euthanasie que via des vétérinaires. "Nous lançons un appel à projets scientifiques pour proposer aux éleveurs des alternatives."
Par ailleurs, Céline Tellier et le ministre de l’Agriculture W***y Borsus (MR) veulent favoriser l’abattage à la ferme plutôt que dans des abattoirs, "ne fût-ce que pour éviter les transports stressants", indique la ministre. "Pour ce volet-là aussi, il y a appel à projets." Des idées circulent déjà, comme la mise en circulation de camions d’abattage mobiles par exemple.
"Les inspecteurs ne peuvent pas avoir d’empathie pour les maltraitants"
L’UBEA manque d’effectifs. Certains lui reprochent un manque de réactivité face à de la maltraitance, trop de classements sans suite…
Les effectifs sont réduits. Mais il faut aussi faire le boulot qu’ils font. Il faut aller dans des endroits où on est face à des situations de précarité sociale et, en même temps, de maltraitance animale, même s’il n’y a pas de lien automatique. Il y a des gens qui n’ont pas de moyens de subsistance pour eux et encore moins pour leurs animaux. Ils doivent intervenir dans des situations de détresse humaine. Émotionnellement, ce n’est pas évident. Si, en plus de ça, ils se prennent des insultes à longueur de temps sur les réseaux sociaux en disant qu’ils ne font pas leur job, on ne s’étonne pas qu’il y ait des démissions. Je n’ai pas envie de m’opposer à l’administration, il faut la soutenir. Nous travaillons sur un renforcement d’effectifs. Mais je n’ai pas la Fonction publique. Il y a des demandes de renforts dans beaucoup de services.
L’UBEA a-t-elle aussi un rôle social ? Certains lui reprochent d’être trop gentille avec les maltraitants…
Sur ce point aussi, je suis capable d’entendre les plaintes. Le focus des inspecteurs de l’UBEA, ce doit être le Bien-être animal. En revanche, constater qu’on a souvent des cas de maltraitance dans des situations de précarité, c’est un fait. Et on doit pouvoir prendre des mesures. D’où l’idée, par exemple pour les chats, d’offrir un soutien aux personnes en précarité afin de leur permettre de stériliser leurs chats. Mais du social et de l’empathie au cas par cas, c’est non.