26/06/2022
Bonjour Mme Tellier.
Je me présente, M. Forget, propriétaire passionné d'un petit commerce en aquatique depuis 25 ans en région Namuroise.
Ce mail pour vous faire part de ma stupéfaction, de mon incompréhension et de ma grande déception par rapport à votre décret.
Etant un grand défenseur des animaux depuis 50 ans (déjà à une époque où la notion de "bien-être animal" n'avait pas encore été inventée) je ne vous comprends plus du tout.
Partant d'une intention certes louable, vous semblez avoir décidé de manière unilatérale de la manière dont le commerce animalier devait fonctionner. Je ne parlerai ici que du commerce des poissons que je connais particulièrement bien. Nous avons déjà particulièrement souffert du covid dont la gestion parfois chaotique et la communication brouillonne nous ont causé beaucoup de torts et là vous semblez vouloir terminer de nous décourager.
Vous nous transformez de facto en contrôleurs d'un certificat dont vous n'avez même pas préparé la mise en service. Vous exigez de nous que nous nous informions des antécédents judiciaires en matière de traitement des animaux afin de retrouver la petite cinquantaine de délinquants parmi quatre millions de citoyens wallons!
Vous ne semblez pas en percevoir la portée, mais la délivrance de ce certificat est une fenêtre directe sur le casier judiciaire de nos clients. En matière de protection de la vie privée, je trouve votre pratique très limite. Avez-vous pris la peine d'interroger les instances compétentes pour voir la compatibilité de votre décret en matière de RGPD et de respect de la vie privée.
A ce jour, moins d'une semaine avant la date fatidique du 1 juillet, je n'ai reçu aucune information officielle pour me permettre de mettre en pratique votre décret, informer mes collaborateurs et prévenir mes clients. Rien de plus concret à tirer de discussions avec les policiers de quartier ou les inspecteurs du bien-être animal qui sont devant un vide abyssal et complètement ahuris de tout ceci.
Vous semblez être tellement déconnectée et avoir tellement pris à cœur votre mission que vous me faites penser à un pilote automobile qui ne conduirait son véhicule qu'en utilisant soit l'accélérateur soit le frein: A FOND. Je vous laisse imaginer la tenue de route!
Sans évoquer le différentiel vis-à-vis de la décision sur l'abattage sans étourdissement que votre parti a voté à Bruxelles et qui augmente un sentiment de cacophonie et de déconnexion au réel, vous ne semblez pas avoir compris la spécificité de la détention de poissons.
Pour être un peu concret, voici quelques situations pour lesquelles un éclaircissement serait le bienvenu:
- Mon client se prétend citoyen n'habitant pas en Wallonie, ne pouvant pas exiger de lui une pièce d'identité, que dois-je faire?
- Mon client qui a installé une mare naturelle dans son jardin pour améliorer la diversité écologique fait partie des "interdits" et il constate que des petits poissons rouges probablement arrivés par des plumes de canard ou des plantes se reproduisent dans son bassin. Que doit-il faire pour ne plus être détenteur d'animaux?
- Ledit client interdit de détention se met en ménage avec une personne dont les enfants sont déjà de très attentionnés détenteurs d'animaux, que prévoit votre décret?
- Un pêcheur taquine le goujon et le vairon pour aller ensuite pêcher le gros poisson au vif, devenant ainsi détenteur d'animaux, devra-t-il se munir de ce certificat?
- Une mamy vient avec sa petite fille pour lui acheter un poisson, dois-je solliciter le permis de la mamy ou de la petite fille (quid des mineurs dont le passif judiciaire est protégé par différentes conventions)?
- Les achats effectués en couple ou en famille doivent être validés avec quel(s) certificat(s)?
- Comment allez-vous vous positionner par rapport aux poissons vendus par internet et expédiés en colis express?
Je pense que votre décret est en l'état parfaitement inapplicable. La petite Wallonie n'est pas une île isolée au milieu du vide, nos frontières sont toutes proches et nos clients ont la mobilité facile. Vous nous condamnez à voir notre chiffre d'affaires s'effriter sans avoir aucun moyen de changer les choses. Un peu comme la mise en application un peu trop zélée en Région wallonne de règles européennes voilà plus de 20 ans a complètement sinistré le secteur de la pisciculture des truites qui n'a pas pu s'adapter face aux concurrents d'autres pays européens nettement plus intelligemment dirigés et accompagnés.
La communication plus que chaotique qui prévaut depuis le début de cette crise fait déjà ressentir ses premiers effets qui sont dévastateurs, le citoyen ne comprenant plus rien et ne voyant aucune cohérence dans ces règlements prend peur, se détourne de ce type de loisirs; dégoûté et frileux devant d'éventuelles sanctions il pospause ses achats et se tourne vers d'autres activités pour remplir ses loisirs.
Et pour en arriver où, les tribunaux sont débordés, les policiers harassés et plutôt enclins à se concentrer sur des problèmes plus urgents et plus proches d'une majorité de citoyens. Notre système législatif et judiciaire qui craque de partout a-t-il les moyens de faire appliquer et de suivre de manière efficace vos décrets. Le plus grand risque dans tout ceci n'est-il pas de voir un règlement, certes louable dans ses intentions, rejoindre le cimetière des lois inappliquées et inapplicables qui augmentent chez le citoyen le sentiment d'incompréhension, de défiance, de découragement et même parfois d'impunité. N'êtes-vous pas en train de réaliser un grand "brol" qui sera en fait l'investissement le plus contre-productif qu'il aura été donné de voir de la législature??? Tout ceci me fait penser à la situation des forains qui distribuaient il y a peu encore des poissons rouges sur les stands de pêche aux canards et qui, lorsque je leur demandais comment ils faisaient pour respecter la loi, me répondaient que tout simplement ils n'avaient rien à craindre puisque les inspecteurs n'effectuaient jamais de prestations de week-end par manque de moyens financiers.
Pour terminer par un paragraphe plus constructif, je ne vois qu'une seule manière de sortir par le haut de cet inextricable sac de noeuds dans lequel vous allez tous nous coincer:
Ayez la modestie de mettre votre décret en pause le temps de développer, par exemple, une application à installer sur smartphone qui générerait un QR code facilement exploitable en animalerie et qui s'actualiserait chaque fois qu'il doit être généré. Une version papier disponible sur pc via sa carte d'identité ou itsme ou encore à la commune permettrait au moins connectés de ne pas être lésés. Ceci ayant déjà été mis en place pour le covid: cela ne devrait pas être trop compliqué, nous sommes quand même en 2022!
Ne serait-il pas plus constructif de compléter l'arsenal judiciaire par des peines contraignants les délinquants à des formations au bien-être animal et des heures de travail d'intérêt général au sein d'une des nombreuses associations de sauvegarde et de protection. Je suis intimement persuadé que ce n'est que par l'information, la pédagogie et la confrontation avec la dure réalité du quotidien des animaux maltraités qu'on parviendra à faire prendre conscience aux citoyens et ainsi commencer à améliorer la situation.
Personnellement, étant toujours très attentifs à faire de la pédagogie, je rencontre chaque semaine des clients attristés de leur peu de réussite et qui sont étonnés, après coup, d'avoir été pas ou mal informés lors de l'achat initial. Je pense que dans mon secteur de l'aquariophilie, la plus grande source de maltraitance animale est la vente en grande distribution ou en mega jardinerie de matériel et parfois même de poissons par des vendeurs absolument pas formés et peu au courant de la biologie et des spécificités des ces animaux très particuliers. Ces achats qui se font entre le rayon barbecue et celui des géraniums sont délibérément impulsifs et mènent souvent à la catastrophe. Que chacun fasse son métier à fond et que votre cabinet veille à éviter que les animaleries tenues par des passionnés et détentrices de vraies connaissances ne soient cannibalisées et ruinées par des acteurs peu scrupuleux et très agressifs d'un point de vue marketing.
Je serais heureux de pouvoir participer, même modestement à l'amélioration de votre décret dont je respecte l'esprit, mais ne peux absolument pas cautionner la forme.
Bien à vous.
Frédéric Forget, manager