03/08/2026
âȘïž2 disparitions
âȘïž2 salles
âȘïž2 ambiances
Monty Roberts, « lâhomme qui murmurait Ă lâoreille des chevaux » (je reformulerais ce surnom plus conformĂ©ment Ă la rĂ©aliste plus bas)
Et
Alexandra Kurland, disciple de Karen Pryor (qui a largement developpé le clicker training), figure incontournable du renforcement positif et du clicker training sur le travail des chevaux
nous on quitté ces derniers jours.
Je vous propose donc une petit tour de ce que la science nous dit des mĂ©thodes pratiquĂ©es et largement enseignĂ©es par ces deux figures du monde Ă©quin (lâun Ă©tant plus connu du grand public, malgrĂ© une jolie distorsion de la rĂ©alitĂ©, de lâĂ©cart entre le message et la pratique et au final une histoire plus proche de « lâhomme qui hurlait au corps des chevaux » (si on parle cheval) que de doux murmures magiques qui rendrait le dada fan de son cow boy.
Le join-up de Monty Roberts a changé l'image du dressage équin dans l'opinion publique, et c'est un vrai mérite : il a montré qu'on pouvait entraßner un cheval sans coups ni brutalité. Mais quand on va voir ce qu'en disent les chercheurs en éthologie et en science de l'équitation.
L'histoire qu'on raconte pour l'expliquer, elle, ne tient pas trÚs bien la route. Et en creusant plus loin, une question plus large se pose : le renforcement négatif du join-up est-il vraiment la meilleure option, quand le renforcement positif fait ses preuves à cÎté ?
Le join-up đun mĂ©canisme identifiĂ© : le renforcement nĂ©gatif
Sur le plan comportemental, rien de mystĂ©rieux dans le rond de longe. Le cheval y est chassĂ© par des signaux qu'il perçoit comme dĂ©sagrĂ©ables, contact oculaire appuyĂ©, posture frontale, gestes, bruits, puis cette pression est retirĂ©e dĂšs qu'il montre des signes d'apaisement. C'est la dĂ©finition mĂȘme du renforcement nĂ©gatif. Une r***e publiĂ©e dans « Applied Animal Behaviour Science » le confirme : parmi toutes les techniques de rond de longe, celle de Roberts est la plus Ă©tudiĂ©e scientifiquement, prĂ©cisĂ©ment parce qu'elle a Ă©tĂ© si largement mĂ©diatisĂ©e.
âŒïžLe point qui fĂąche : l'interprĂ©tation
C'est lĂ que le bĂąt blesse, si l'on peut dire. Une critique publiĂ©e en 2016 par Muller, Chrzanowska et Pisula s'attaque frontalement au cadre thĂ©orique de Roberts. Leur argument : parler de "dominance" et de "soumission" pour expliquer ce qui se joue dans ce rond de longe repose sur des concepts flous, largement dĂ©passĂ©s en Ă©thologie contemporaine. Le mĂąchonnement, la tĂȘte basse, l'oreille tournĂ©e vers l'humain : sont-ce vraiment les signes d'un cheval qui "choisit librement" la compagnie humaine, ou plutĂŽt des rĂ©ponses d'apaisement consĂ©cutives Ă une phase de stress ? Ce n'est pas un dĂ©tail sĂ©mantique, ça change complĂštement la lecture qu'on fait de la scĂšne.
âĄïž Ce que disent les chiffres
Physiologiquement, que disent les indicateurs biologiques du stress?
Une étude menée à Sparsholt College par Fowler, Kennedy et Marlin (Anthrozoös, 2012), comparant le join-up à un dressage conventionnel britannique, a mesuré une fréquence cardiaque maximale plus basse chez les chevaux entraßnés par la méthode Roberts, au moment du premier sellage et de la premiÚre monte. Une autre étude, publiée dans la r***e « Animals » et menée lors de démonstrations publiques, a suivi la fréquence cardiaque et sa variabilité pendant des séances de join-up : les auteurs concluent à un stress physiologique faible à modéré, comparable ou inférieur à celui observé avec d'autres méthodes de renforcement négatif.
Un point mĂ©rite d'ĂȘtre prĂ©cisĂ© pour ne pas fausser la lecture de cette Ă©tude : la mĂ©thode "conventionnelle britannique" utilisĂ©e comme groupe de comparaison n'Ă©tait pas basĂ©e sur le renforcement positif. Il s'agissait du dĂ©bourrage classique par longe et habituation progressive au matĂ©riel puis au cavalier, un procĂ©dĂ© qui repose lui aussi sur l'application et le retrait de pression, donc du renforcement nĂ©gatif. La diffĂ©rence entre les deux groupes ne portait donc pas sur le type de renforcement, mais sur la maniĂšre dont ce renforcement nĂ©gatif Ă©tait administrĂ© : de façon scriptĂ©e et minutieusement chronomĂ©trĂ©e pour le join-up, de façon plus classique pour l'autre groupe. Cette Ă©tude ne dit donc rien, en soi, sur la comparaison nĂ©gatif/positif : c'est un autre pan de la littĂ©rature, prĂ©sentĂ© plus bas, qui permet cette comparaison-lĂ .
Rien nâindique donc que dans le join-up, la sĂ©rĂ©nitĂ©, un attrait fort ou mĂȘme une confiance du cheval envers lâhumain serait Ă lâorigine des apprentissages mais plutĂŽt la levĂ©e des stimuli provoquant un stress (mĂȘme lĂ©ger).
đŁ Et le renforcement positif dans tout ça ?
C'est là que le débat s'élargit. Si le join-up ne semble pas plus stressant qu'un dressage classique, reste à savoir comment il se situe face au renforcement positif, et notamment le clicker training, de plus en plus utilisé en éthologie appliquée.
Une Ă©tude de rĂ©fĂ©rence, menĂ©e par Innes et McBride Ă l'universitĂ© du Pays de Galles sur des poneys rĂ©cupĂ©rĂ©s aprĂšs nĂ©gligence chronique, a comparĂ© directement les deux approches. RĂ©sultat : les animaux entraĂźnĂ©s en renforcement positif montraient davantage de comportements exploratoires et de motivation Ă participer aux sĂ©ances, un indicateur gĂ©nĂ©ralement associĂ© Ă un meilleur vĂ©cu Ă©motionnel. Une Ă©quipe nĂ©erlandaise a abouti Ă une conclusion similaire sur de jeunes chevaux : les deux mĂ©thodes permettent d'atteindre le mĂȘme niveau de performance, mais celle basĂ©e sur la rĂ©compense gĂ©nĂšre moins de signes de stress pendant l'apprentissage.
Autre donnée intéressante : Henshall et ses collÚgues ont reproduit un scénario de rond de longe avec une voiture télécommandée à la place d'un humain, pour isoler l'effet des signaux de pression. Les chevaux soumis au renforcement négatif seul montraient davantage de signes de stress que ceux bénéficiant en complément de renforcement positif.
Le clicker training a aussi son propre corpus scientifique : Williams et ses collÚgues ont étudié dÚs 2004 son efficacité comme renforçateur secondaire chez le cheval, posant les bases de son usage aujourd'hui répandu pour le desensitizing, le chargement en van ou le travail de manipulation des pieds.
Ce que ces travaux ne montrent pas, en revanche, c'est une hiérarchie absolue. Sur la vitesse d'apprentissage pure, aucune étude ne démontre une supériorité nette du renforcement positif sur le négatif : les deux permettent d'obtenir le comportement voulu. La différence se joue ailleurs, sur la charge émotionnelle et le vécu de l'animal pendant le processus, pas sur le résultat final. C'est d'ailleurs la position affichée aujourd'hui par des organismes comme l'International Society for Equitation Science ou l'IAABC : encourager le recours au renforcement positif chaque fois que c'est possible, sans pour autant diaboliser le renforcement négatif quand il est utilisé correctement, avec un minimum de contrainte et un vrai respect du seuil de tolérance de l'animal.
â¶ïžEn rĂ©sumĂ©
Attention toutefois Ă ce que ces chiffres nous disent vraiment. Que la frĂ©quence cardiaque du join-up ne soit pas plus Ă©levĂ©e que celle d'un dĂ©bourrage classique ne veut pas dire que l'un ou l'autre est bienveillant : on compare deux variantes de renforcement nĂ©gatif, pas une mĂ©thode douce Ă une mĂ©thode dure. L'absence de diffĂ©rence significative entre les deux n'est pas un satisfecit de bien-ĂȘtre, c'est simplement l'absence de diffĂ©rence entre deux approches qui reposent toutes les deux sur la pression et son retrait. Ă l'heure oĂč le bien-ĂȘtre animal devient une exigence, et plus un argument marketing, cette nuance compte : un cheval au cĆur "normal" n'est pas nĂ©cessairement un cheval qui va bien.
Et c'est lĂ que le rĂ©cit du join-up s'effondre vraiment. On l'a longtemps vendu dans la continuitĂ© de "l'homme qui murmurait Ă l'oreille des chevaux", un langage de confidence, de douceur, presque de sĂ©duction. Mais ce qui se joue rĂ©ellement dans ce rond de longe, chasser, fixer, intimider jusqu'Ă l'Ă©puisement du rĂ©flexe de fuite, ressemble davantage Ă l'homme qui hurlait au corps des chevaux. Pas de cris audibles, certes, mais un langage corporel construit sur l'intimidation et non sur le dialogue. Le cheval ne choisit pas de venir : il cesse de fuir, faute d'alternative. Et face au renforcement positif, qui obtient des rĂ©sultats Ă©quivalents avec, semble-t-il, moins de charge de stress pendant l'apprentissage, le join-up perd un peu de son statut de mĂ©thode "ultime". Il reste un outil parmi d'autres, pas une rĂ©volution du bien-ĂȘtre animal.
**Sources principales**
- Henshall & McGreevy (2014), *The role of ethology in round pen horse trainingâA review*, Applied Animal Behaviour Science
- Muller, Chrzanowska & Pisula (2016), *A Critical Comment on the Monty Roberts Interpretation of Equine Behavior*, Psychology
- Fowler, Kennedy & Marlin, étude comparative Join-Up vs méthode conventionnelle UK (Sparsholt College)
- Ătude HR/HRV sur dĂ©monstrations publiques de Monty Roberts, Animals (MDPI), PMC5035950
- Innes & McBride (2008), *Negative versus positive reinforcement: An evaluation of training strategies for rehabilitated horses*, Applied Animal Behaviour Science
- Williams, Friend, Nevill & Archer (2004), *The efficacy of a secondary reinforcer (clicker) during acquisition and extinction of an operant task in horses*, Applied Animal Behaviour Science
- IAABC Foundation Journal, *A Review of the Round Pen Technique for Training Horses*
@