17/06/2026
"À partir du moment où le van se ferme, je ne maîtrise plus rien".
On croit souvent que le plus difficile dans l’élevage, ce sont les nuits de poulinage, les inquiétudes, les frais vétérinaires, les années de travail et les sacrifices.
Mais parfois, le plus difficile, c’est simplement de vendre.
Quand j’ai commencé l’élevage, je croyais sincèrement que vendre serait une formalité.
Après tout, c’était le but. Faire naître des poulains pour leur trouver une famille, les voir partir vers de nouveaux projets.
Je ne savais pas à quel point, émotionnellement, ce serait difficile.
Parce qu’il y a deux réalités qui se percutent sans cesse.
D’un côté, la réalité économique.
Le foin. Les compléments. Les soins. Les clôtures. Les imprévus. Les factures qui s’accumulent.
La trésorerie qui rappelle que, même lorsque l’on fait ce métier par passion, il faut réussir à faire vivre son élevage.
Et de l’autre…
Le cœur.
Parce qu’un poulain, ce n’est pas un produit.
Je les ai vus naître.
Je me souviens de leurs premiers pas hésitants. Des premières fois où ils ont découvert le monde. Des premières peurs. Des premières victoires.
Je connais leurs regards.
Le timide qui a besoin d’un peu plus de temps que les autres.
L’introverti qui préfère observer avant de participer.
Le curieux qui est toujours le premier à aller voir ce qui se passe.
Le sensible qui perd facilement confiance lorsqu’il ne comprend pas.
Le casse-pieds qui teste chaque limite, simplement parce que c’est sa façon à lui d’apprendre.
Je connais leurs humeurs.
Leurs susceptibilités.
Leurs petites habitudes.
Je sais lequel apprend en quelques minutes et lequel a besoin qu’on lui explique les choses encore et encore avant de se sentir en sécurité.
Je connais les liens qu’ils ont tissés entre eux.
Ceux qui passent leurs journées ensemble.
Ceux qui se cherchent du regard lorsqu’ils sont séparés.
Ceux qui se rassurent mutuellement face à une nouveauté.
Je sais comment chacun réagit lorsque quelque chose l’inquiète.
Celui qui vient chercher le contact auprès de l’humain.
Celui qui se réfugie derrière un compagnon de troupeau.
Celui qui préfère observer à distance avant de trouver le courage de s’approcher.
Je connais leurs forces, mais aussi leurs fragilités.
Et si je suis devenue éleveuse, ce n’est pas par hasard.
Bien avant l’élevage, il y a eu Jairo.
Mon premier cheval.
Celui qui m’a littéralement sauvé la vie.
Celui qui a redonné du sens à une période où j’en manquais.
Celui qui m’a poussée dans mes retranchements.
Qui m’a obligée à reprendre confiance en moi.
À m’affirmer.
À poser des limites.
À dire non.
A être ferme et souple a la fois.
Celui qui m a appris a ralentir, a prendre le temps.
À devenir la personne que je suis aujourd’hui.
Jairo ne m’a pas seulement appris l’équitation.
Il m’a révélée à moi-même.
Et c’est probablement pour cela que j’ai choisi cette voie.
Parce que j’ai compris qu’un cheval pouvait changer une vie.
Alors j’ai voulu, à mon tour, créer de belles rencontres.
Créer ces couples qui semblent se choisir mutuellement.
Ces histoires qui durent parfois toute une vie.
Idéaliste me direz vous? Peut etre...probablement même. ..
Mais la vérité, c’est que nous ne maîtrisons pas tout.
Nous sélectionnons.
Nous observons.
Nous échangeons pendant des heures avec les futurs propriétaires.
Nous essayons de faire les meilleurs choix possibles.
Puis arrive ce moment.
Le van se ferme.
Et à cet instant précis, nous ne maîtrisons plus rien.
Leur avenir ne nous appartient plus.
C’est sans doute la partie la plus difficile de notre métier.
Parce qu’au fond, chaque départ ressemble un peu à celui d’un enfant qui quitte le nid.
On sait qu’on ne pourra plus être là pour chaque étape de sa vie.
Alors on espère simplement lui avoir donné les meilleures bases possibles.
L’avoir préparé du mieux que nous pouvions.
Comme un parent qui voit son enfant prendre son envol, avec la conviction d’avoir fait tout son possible pour lui donner les clés d’une vie heureuse.
Et ensuite...
Il faut les laisser partir.
Avec nos espoirs.
Nos doutes.
Et beaucoup d’amour.
Parce qu’au fond, nous ne cherchons pas seulement quelqu’un qui puisse acheter nos poulains.
Nous cherchons quelqu’un à qui nous pourrons confier la suite de leur vie.
Quelqu’un qui saura les comprendre dans leurs qualités comme dans leurs fragilités.
Quelqu’un qui les accompagnera dans les années que nous ne verrons pas.
Le reste repose sur vous, futurs propriétaires.
Prenez soin d’eux.
Ils vous donneront bien plus que ce que vous imaginez.
Parce que parfois, un cheval ne change pas seulement un quotidien.
Il change une vie. ❤️