26/05/2026
FCI, SCC, clubs, juges, éleveurs, acheteurs, etc. : à force de vouloir du spectaculaire, voici le dernier tour de ring
Depuis plusieurs semaines, les annonces se multiplient autour du bien-être animal.
À l’échelle européenne, de nouveaux textes arrivent : restrictions sur certaines conformations jugées extrêmes, nouvelles règles concernant l’élevage des chiens et chats, encadrement renforcé de la reproduction et réflexion autour de caractéristiques physiques considérées comme préjudiciables à la santé.
En France, plusieurs sénateurs ont récemment déposé une proposition de loi allant encore plus loin : restrictions ciblées, nouvelles obligations, limitations de reproduction, contrôle accru de certaines caractéristiques morphologiques. Une proposition présentée au nom de la protection animale.
Sur le papier, l’intention paraît simple :
Protéger les animaux.
Limiter certaines souffrances.
Corriger certaines dérives.
Et évidemment, personne ne peut sérieusement être contre.
Mais une question me revient sans cesse :
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Parce qu’à entendre certains discours, on pourrait croire que tout cela serait apparu spontanément. Comme si quelques éleveurs irresponsables avaient créé seuls une situation devenue incontrôlable.
Pourtant ce qui arrive aujourd’hui n’a rien d’un accident.
C’était annoncé.
Et si l’on veut être honnête intellectuellement, il faut regarder toute la chaîne :
La FCI.
La SCC.
Les clubs de race.
Les juges.
Une partie des éleveurs.
Une partie des acheteurs.
Les concours.
Les réseaux.
Les modes.
Parce qu’un système ne dérive jamais seul.
Il dérive parce qu’il est récompensé.
Pendant longtemps, un chien n’était pas sélectionné principalement parce qu’il impressionnait visuellement.
On ne choisissait pas un chien parce qu’il faisait tourner les têtes.
Parce qu’il avait des yeux toujours plus grands.
Une tête toujours plus ronde.
Un museau toujours plus court.
Une silhouette toujours plus spectaculaire.
On sélectionnait un chien parce qu’il faisait quelque chose.
Il courait.
Il chassait.
Il gardait.
Il protégeait.
Il travaillait.
Sa morphologie suivait sa fonction.
Le beau venait après.
Aujourd’hui, dans certaines populations, cette logique semble parfois avoir été complètement inversée.
On sélectionne ce qui attire immédiatement le regard.
Ce qui impressionne.
Ce qui est extrêmement typé.
Ce qui est extrêmement mignon.
Ce qui est spectaculaire.
Ce qui gagne facilement dans un ring.
Parce qu’un système fondé sur le regard finit naturellement par favoriser ce qui saute aux yeux.
Et génération après génération, cette logique finit par déplacer une population entière.
Mais il serait trop facile de ne pointer que les institutions.
Parce qu’un système répond aussi à une demande.
Et cette demande vient parfois directement du public.
Des museaux toujours plus écrasés.
Des yeux toujours plus globuleux.
Des chiens toujours plus “bébés”.
Toujours plus “mignons”.
Toujours plus “wahou”.
Je pense aux Pugs.
À certains Chihuahuas.
À certains Poméraniens modernes.
Et il faut avoir le courage de poser une question :
À partir de quel moment cesse-t-on de sélectionner un animal pour commencer à sélectionner une idée de l’animal ?
Plus une caractéristique est spectaculaire, plus elle attire.
Plus elle attire, plus elle est reproduite.
Plus elle est reproduite, plus elle devient une norme.
Et pendant ce temps-là, le système continue :
Toujours plus de titres.
Toujours plus de cotations.
Toujours plus de conformité.
Toujours plus de récompenses.
Je ne dis pas que les expositions ne servent à rien.
Je dis que leur place est devenue énorme.
Parce qu’un chien ne devrait jamais être évalué principalement pour sa capacité à être regardé.
Un chien devrait être évalué pour sa capacité à être ce pour quoi il a été créé.
Un lévrier ne devrait pas seulement courir.
Historiquement, il a été construit comme un chasseur à vue avec un patron de prédation complet.
Repérage.
Poursuite.
Vitesse.
Coordination.
Détermination.
Un chien de berger devrait travailler.
Un chien de chasse devrait chasser.
Parce qu’à force de ne sélectionner que des silhouettes, on finit parfois par conserver la forme tout en perdant progressivement ce qu’il y avait derrière.
Et puis il y a quelque chose qui me dérange profondément.
Parce qu’on a parfois l’impression de créer progressivement tout un système où l’on pousse certaines populations vers des extrêmes, puis où l’on explique ensuite que la solution consiste à multiplier les contrôles pour réparer les conséquences.
Toujours plus de tests.
Toujours plus de dépistages.
Toujours plus de surveillance.
Évidemment que les tests de santé sont indispensables.
Évidemment qu’il faut continuer à les renforcer.
Mais il faut aussi avoir le courage de poser une question beaucoup plus inconfortable :
Pourquoi avons-nous besoin de toujours plus de tests ?
Pourquoi certaines races accumulent-elles autant de dépistages génération après génération ?
Parce qu’au fond ces outils n’apparaissent pas dans le vide.
Ils apparaissent parce qu’il existe des problèmes.
Et certains problèmes existent aussi parce que pendant des décennies on a parfois poussé des types de plus en plus extrêmes.
Je pense au Teckel.
Je pense à certaines lignées brachycéphales.
Je pense évidemment à l’Irish Wolfhound.
Parce qu’à un moment il faut parler franchement.
Récompenser des Wolfhounds gigantesques, toujours plus hauts, toujours plus lourds, toujours plus massifs pose une vraie question.
L’Irish Wolfhound n’a jamais été construit comme un chien de cour décoratif.
Ce n’était pas un trophée vivant.
C’était un grand lévrier fonctionnel.
Un chasseur à vue.
Pas une caricature géante.
Et c’est précisément pour cela que le nouveau standard révisé interroge.
Toujours plus de filtres.
Toujours plus de défauts.
Toujours plus de précision.
Toujours plus de critères.
Alors que la race possède déjà ses propres enjeux : longévité, effectifs limités, diversité génétique fragile.
Parce qu’une race ne meurt pas uniquement d’une maladie.
Elle peut aussi mourir d’un goulot génétique.
Et c’est là qu’arrive un sujet presque tabou :
La retrempe.
Les livres ouverts.
Les livres A.
Les livres B.
Dans d’autres espèces, notamment chez le cheval, il existe parfois des mécanismes permettant d’apporter du sang neuf lorsque les populations deviennent trop fermées.
Pas pour détruire une race.
Pas pour l’effacer.
Mais pour lui permettre de respirer.
Préserver une race ne signifie pas la mettre sous cloche.
Préserver une race signifie parfois accepter qu’elle ait besoin d’air.
Et puisqu’il faut aussi parler franchement : oui, la protection animale n’est pas non plus blanche comme neige dans cette histoire. Oui, je vais le dire comme je le pense : c’est aussi devenu un business. Comme partout où gravitent visibilité, émotion, communication et argent, des intérêts finissent par apparaître.
Et lorsque certains reportages opposent presque systématiquement chien de race et chien croisé, comme si l’un incarnait automatiquement le problème et l’autre automatiquement la solution, il devient difficile de ne pas se poser certaines questions.
Mais il faut être honnête :
Si certaines dérives n’avaient pas existé, ces discours n’auraient peut-être jamais trouvé autant d’écho.
Et c’est peut-être là le plus ironique.
Parce qu’au fond, si la sélection avait davantage protégé la fonction, les aptitudes réelles, la diversité génétique et la santé, nous ne serions peut-être pas en train d’assister aujourd’hui à ce dernier tour de ring.
Et les premiers à payer le prix pourraient être précisément ceux qui alertaient depuis des années.
Ceux qui n’élèvent pas des vitrines.
Mais des chiens.
Sources – Pour aller plus loin
• Proposition de loi n°607 (2025-2026), déposée au Sénat par Daniel Salmon et plusieurs collègues : visant à interdire la manipulation et la sélection génétique altérant le bien-être des animaux de compagnie.
• Calboli F.C.F. et al. Population structure and inbreeding from pedigree analysis of purebred dogs.
• UC Davis Veterinary Genetics Laboratory : travaux sur consanguinité et diversité génétique canine.
• Travaux européens récents sur les conformations extrêmes, brachycéphalie et bien-être animal.
• Débats européens sur l’encadrement de la reproduction et des caractéristiques physiques extrêmes chez les chiens et chats.